Ecrit par DocteurG

--

Moins trois cents nonante neuf ans avant Jésus Christ, un autre prestidigitateur célèbre décédait en buvant une décoction de ciguë. A vrai dire, c'est après avoir bu que Socrate décéda. Socrate, penseur génial qui a réussi à convaincre beaucoup de bien moins malins que lui à croire que corps et esprit étaient deux mondes radicalement opposés et que chacun n'occupait pas le même barreau sur son échelle de valeurs. Platon, un pique assiette réputé a repris à son compte ces élucubrations, ces dernières ayant fait florès encore aujourd'hui de nombreuses personnes pensent que leur esprit réside dans une âme qui survivrait au corps une fois ce dernier calenché, ce minable !

Selon les théories les plus avancées la grande ciguë (Conium maculatum), une ombellifère de la famille des apiacées, plante bisannuelle que l'ou trouve au bords des chemin, des cours d'eau ou dans les haies produit cinq alcaloïdes dont la conine. Infusée dans l'eau cette molécule se dissout, pénétrant dans l'être humain (lors de son absorption orale par exemple) elle provoque céphalées, paresthésies, paralysies et convulsions qui s'accompagnent du décès par paralysie respiratoire.

On considère parfois, cela est même enseigné dans quelques écoles, que Socrate est le père de la philosophie. Si l'Homo était déjà sapiens sapiens sa pensée était encore juvénile avant Socrate, je crois même qu'il n'avait pas encore atteint l'âge de raison. Encore un qui devait confondre la ciguë avec les carottes sauvages. La pensée philosophique serait apparue avec un homme et un seul. Cela commence fort à ressembler à une historiette, un conte fabuleux pour enfant (qui par définition n'a pas atteint l'âge de raison). L'idée du sauveur unique, du père de la philosophie et de l'âme salvatrice et pérenne m'effraie, comme la chouette ou le fond de l'air. "M'effraie", je devrais modérer mes propos ; me parait trop simpl(ist)e pour être mieux qu'une arnaque intellectuelle voire historique.

Mais comment vérifier si la pensée philosophique préexistait à Socrate ? Rien de plus simple : il suffit de se rendre chez Socrate il y a 2400ans.
Bien sur une fois sorti du périphérique la signalisation laisse fort à désirer et on se perd en un rien de temps. Ce qui fait que, lorsque je croyais arriver chez ce bon vieux Socrate à son tonneau de campagne au bord d'une rivière et qu'un bonhomme échevelé en sortit, je saluai ce dernier d'un "salut papa !" (1) l'énergumène écarquilla les yeux et me demanda de me taire et me montra une truite en train de frayer et m'expliqua que la truite déposait sa laitance sans complexe sur les pierres du lit de la rivière et que nous devions nous comporter de même. Tandis que je commençais à me déshabiller Socrate me parlait des plaisirs multiples du corps et de l'esprit. C'est quand je lui touchais… deux mots sur Platon qu'il cessa son discours et qu'encore plus interloqué et un peu courroucé, je crois qu'il n'aimait pas trop le père Platon, qu'il me dit : "hé con, tu me prends pour Socrate ou je rêve ?". Effectivement je cherche un homme, qui s'appelle Socrate. C'est la que Diogène me délia de ma méprise, je n'avais pas pris le bon embranchement, avais suivi les mauvais directions aux bifurcations de mon chemin philosophique, je n'étais pas à la bonne époque, pas au bon endroit, et riant de ma méprise il m'offrit sa tournée d'ouzo et m'indiqua le chemin à suivre pour me rendre chez Socrate.

Je repartis, baguenaudant dans les champs de carottes sauvages, en direction d'Athènes. En passant par Herculanum, ne me demandez pas comment me suis-je débrouillé pour me retrouver là, j'avais oublié le plan que j'avais de la région, ma boussole est faussée, j’avais mal tiré la bobinette (quant à faire choir la chevillette…) et mon sens de l'orientation est plutôt brouillon. Je suis arrivé à une bâtisse emplie de statues. J'y reconnaissais Zénon de Citium, Epicure, Sappho, Démosthène et même un cochon. Bien, je m'étais rendu chez des épicuriens, donc des philosophes, au moins pourraient-ils me renseigner sur le chemin à emprunter jusqu'à la demeure de Socrate.

Finalement c'est Philodème qui me reçut, il se marrait tout le temps. Quand je lui expliquai que je cherchais Socrate pour savoir s'il est bien le père de la philosophie il se marra de plus belle. Il m'expliqua que vouloir une vie philosophique est un excellent but, chargé de plaisirs mais qu'il doutait que celle de Socrate me soit d'une quelconque utilité pour un épanouissement personnel. Il m'encouragea à mener une vie contemplative, celle du penseur soucieux de construire son existence comme une œuvre d'art équilibrée, harmonieuse et autosuffisante. Je pris congé après quelques temps de vie communautaire hédoniste et repartis sur la route qui me dirigeait vers Athènes.
La carotte sauvage (Daucus carota), plante bisannuelle commune de la famille des apiacées ne sent pas très bon mais son odeur me séduit particulièrement, certainement à cause de réminiscences enfantines.

J'arrivais aux alentours de Milet vers -390 avant JC sous une chaleur accablante. De ce soleil qui ne concède aucun répit dans sa luminosité qui comprime l'air tellement qu'il en devient difficile de l'inspirer, que chaque exhalaison vous coûte des suées qui en détrempent les sourcils. Ma fortune pour un noyer ! (2) Mon bras pour une ombrelle ! Et qu'un quinqua fringant, peu vêtu mais frais vue la température ambiante, me héla : "Pourquoi que tu restes dehors alors que j'ai du raki à l'intérieur ?".

Assoiffé, je n'ai pas hésité, je l'accompagnai dans l'intérieur obscur et frais de sa bâtisse. Il avait disposé des planches sur la fenêtre, ménageant une ambiance feutrée avec quelques rais de lumière qui pointaient des détails aléatoires dans la pièce au gré des heures de l'après midi. Sur le sol une couche où l'homme m'invita à prendre place. Sur le ton de l'amitié nous triquâmes au raki et à la philosophie. Je luis exposais mon idée d'aller voir Socrate, et hop un raki !, pour savoir s'il s'était inspiré de prédécesseurs, et hop un raki !, ou s'il était l'inventeur de la philosophie, et hop un raki ! Nous étions agréablement allongés, mais avec un tonus encore certain, et grignotons quelques carottes sauvages. J'étais bien, confortable même, et je ne souffrais plus de cette accablante puissance solaire, je tétais le sein de la philosophie et la logorrhée de mon hôte m'abreuvait. Et hop un raki !
Quand nous eûmes fini la troisième amphore (des petites nous ne sommes pas des poivrots !) j'essayais de me redresser et suite à ma maladresse je chus sur la couche. Une brassée de poussière emplit la pièce. Et l'autre, tout ivre, me montra un rai de lumière empli de particules et déclara que c'était bien sale chez lui. Je lui fit remarquer que regarder le mauvais côté des choses ne permettait pas de profiter fort de la vie et qu'il ferait mieux de regarder les endroits que la lumière ne balayait pas, au moins n'y voyait-on pas la poussière. Notez bien que je luis dit ceci sans aucune acrimonie, fut-elle éthylique, dans la voix, d'ailleurs son visage s'éclaire à ma remarque et mon ami me tendit une nouvelle rave de carotte sauvage à chiquer. Son visage s'éclaira. Bien sur ! La réalité et le monde se basaient sur des simulacres, des atomes invisibles dansaient perpétuellement dans l'air et même constituaient les choses, les êtres et la matière. Il y avait une unicité universelle, pas de scission possible. Et hop un raki ! Il n'existe que des atomes, du vide et les mouvements effectués par les premiers dans le second. Et hop un raki ! Ce sont les diverses associations des atomes qui constituaient les différentes parts de la réalité que nous percevons. Et hop un raki ! Il développa sa théorie hédoniste jusqu'aux heures du soir, les rais de lumière étaient si ténus qu'on n'y voyait presque plus le ballet des atomes. Il développe tant qu'il m'affirma des choses envoûtantes : on peut congédier les dieux, il faut vivre dans le présent, le plaisir est le but ultime de la vie. Et hop un raki ! Et pourquoi le cacher, j'avais oublié Socrate et sa pensée me semblait imbécile et creuse, voire même dangereuse. Et hop une carotte sauvage ! (3) Du coup l'envie de le voir ne me séduisait plus du tout autant qu'au épart de mon périple. C'est alors que je laissai mon ami qui m'offrit un dernier raki pour la route. Je m'en retournai chez moi. C'est convaincu que seuls les plaisirs de tout poil nous élevaient au rang d'humain pensant que je repartis avec Leucippe sur la tête.

(1)   N'est-il pas censé être le père de la philosophie ?
(2)   Le saviez-vous ? L'ombre du noyer est réputée pour être malsaine tellement elle est dense.
(3)   Faut bien éponger l'alcool un peu non ?