Écrit par Symbol

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On pourrait croire que les dentistes pour gallinacés ne servaient à rien et que cette profession fut vouée très tôt à l’échec. Il n’en est rien.
Pour mieux comprendre l’histoire de ce corps de métier, il faut procéder par ordre chronologique et revenir à ses origines.

Ainsi, tout commença à l’époque où les oiseaux étaient dentés. À cette ère-là, les gros-becs avaient de graves problèmes d’identité et se cassaient les dents à expliquer leur nom. Pour réparer les dommages créés, ils durent consulter des dentistes pour humains. Devant la difficulté à prodiguer les soins nécessaires, une grande conférence fut dressée et vit naître la spécialisation en dentisterie ornithologique. Forts contents de leur nouvelle discipline, ils oublièrent un temps leur problème et passèrent le reste du séminaire à boire jusqu’à plus soif.
Quand ils revinrent à leur activité, apposant leur nouvelle plaque à l’entrée de leur cabinet, ils se trouvèrent vite confrontés aux gros-becs mécontents. En effet, leur crise identitaire les rendait nettement plus violents que d’ordinaire et plusieurs cas de morsures sur dentiste ornithologue furent répertoriées. C’est pourquoi un nouveau séminaire se tint dès la semaine suivante. Contrits et amoindris par leurs blessures, incapables de lever le coude pour consommer sans modération, ils réfléchirent à nouveau et optèrent pour un nouveau système de bouche, constitué de deux morceaux : une partie supérieure et une partie inférieure qu’ils nommèrent respectivement mâchoire et mandibule pour garder cohérence et constance. Toujours à l’affut, ils optèrent pour un modèle corné et s’affairèrent à définir comment réussir à faire tenir le tout sur les maxillaires des gros-becs. Enfin, le week-end se termina par le choix des termes. Indécis, ils commencèrent par nommer la partie visible de leur nouvelle invention ramphothèque en hommage à leur éminent collègue qui avait avalé ses dents en glissant sur une rampe en discothèque la semaine précédente. Mais restait encore à nommer l’ensemble de leur œuvre. Le débat fut houleux, chaque docteur revendiquait l’invention et souhaitait que l’outil porte son nom. Quelques consensuels optaient pour l’acronyme SDDOPRLPDGBMV (pour Séminaire Des Dentistes Ornithologues Pour Résoudre Le Problème Des Gros-Becs Mordeurs Violents) mais cela ne fit pas l’unanimité notamment pour la difficulté à prononcer le terme. Puis, l’illustre docteur Bec prit la parole et expliqua que l’origine du problème provenait de la crise identitaire des gros-becs et que l’engin ne servirait à rien s’il ne portait pas une partie du nom de ces oiseaux. Quelques ennemis du professeur suggèrent l’appellation « Gros » mais la majorité se décida pour « bec ».
On fabriqua alors des « becs » et on opéra les gros-becs. Très rapidement, les soucis psychologiques de ces derniers se calmèrent. Mieux encore, ils devinrent plus légers, plus rapides et mieux nourris que les autres oiseaux. Bien évidemment, cette concurrence déloyale amena les volatiles de tout ordre à consulter les dentistes ornithologues qui, très vite, devinrent très riches.

Les années passèrent, les oiseaux trouvèrent un moyen de fabriquer eux-mêmes leur bec. Les dentistes ornithologues étaient voués à disparaître. C’était sans compter sur l’ordre des gallinacés. Considérée, à raison, comme la lie de la société volante, ils n’avaient pas entendu parler de la révolution cornée, comme on l’appelait dans la haute société des ciconiiformes (cigognes, hérons, aigrettes, oiseaux qui se la pètent). Domestiqués par les hommes, les gallinacés n’avaient pas ressenti les contraintes liées à la compétition. Ils leur arrivaient de consulter les dentistes ornithologues, renommés depuis dentistes gallinacés, quand ils croquaient des cailloux. Cependant, un drame se tramait dans les basse-cours.
Les humains avaient eu l’idée saugrenue d’élever des oies et des canards, oiseaux d’un ordre différent et donc, munis de bec. Plus habiles que leurs colocataires, ils attrapaient et assimilaient mieux la nourriture qu’on leur balançait. Par ailleurs, ils pavanaient et caquetaient devant nos gallinacés impuissants. Malgré une intelligence défaillante, poules, pintades et dindons comprirent que l’acquisition d’un bec devenait une nécessité.
Ils se rendirent à nouveau chez les dentistes gallinacés pour l’ultime opération chirurgicale. Les praticiens refusèrent dans un premier temps et conseillèrent une séparation des basse-cours : les Ansériformes d’un côté, les Gallinacés de l’autre.
Malheureusement, l’idée était ancrée, la réflexion entamée. Par ailleurs, un autre problème avait été soulevé : les poussins éprouvaient de sérieuses difficultés à sortir de l’œuf, l’appareil stomatique n’était pas pratique pour briser la coquille. Il fallait que leur mère surveille la couvaison et intervienne violemment pour l’éclosion. Mais avec un cerveau défaillant et des occupations de poulailler, elles oubliaient neuf fois sur dix, mettant en péril l’espèce.
S’en suivit donc la troisième conférence des dentistes gallinacés. La société s’était embourgeoisée et craignait le chômage et la pauvreté. Ils étaient conscients que le remplacement des bouches par des becs pouvait mener leur spécialisation à sa perte. Après deux jours de débats houleux, ils décidèrent de donner aux oiseaux des couteaux ; les femelles devraient ingérer l’ustensile pour le transmettre à leur progéniture qui s’en servirait pour s’échapper de sa coquille.
En théorie, l’idée était bonne. En pratique, elle fut désastreuse. De bonne volonté, mais après quelques essais infructueux, les poules avalèrent les couteaux et se blessèrent souvent mortellement par les intestins. Les gastro-entérologues gallinacés crièrent au scandale et insultèrent leurs collègues dentistes. « Que cherchez-vous à prouver ? Opérez-les » crièrent-ils lors d’une grande manifestation contre l’éradication des gallinacés. « Vous ne pouvez pas leur interdire les becs. » lisait-on sur leur pancarte. « Il est interdit d’interdire » disaient leurs badges sur leur veste pied-de-poule.
Bien malins furent les dentistes. Ils décrétèrent qu’interdire d’interdire était une interdiction et traitèrent leurs collègues de fascistes, pensant enterrer la discussion. Très fiers de leur tour de passe-passe, ils firent un gueuleton qui dura le temps moyen d’incubation d’un œuf de poule.

On pourrait croire que l’histoire se termine ainsi et que quelque part, dans d’obscures salles d’opération d’hôpitaux vétérinaires, des dentistes gallinacés sournois boivent en tentant de recomposer le dentier d’un dindon. Mais ils avaient commis un impair. Il existait, depuis longtemps, quelques gallinacés non domestiqués par les hommes. Parmi eux, la frêle caille, le flamboyant faisan et le paon altier. À l’heure où les autres oiseaux avaient opté pour la pose d’un bec, ils s’étaient présentés chez les arracheurs de dents en qualité de galliformes. Et maintenant, ils venaient aux abords des basse-cours et parlaient généalogie. L’ordre des gallinacés, aussi nommé galliformes, possédait des privilégiés chez qui le port du bec n’était pas interdit. Le scandale éclata. Les dentistes furent condamnés à opérer les espèces oppressées et à leur verser des dommages et intérêts.
La profession était ruinée. Cependant, l’ordre des dentistes gallinacés survécut. Amoindris par les derniers évènements, ils se réfugièrent dans des laboratoires et s’adonnèrent à une nouvelle discipline scientifique : la recherche sur le développement animal, spécialisation en ornithologie. Depuis ces temps, les générations se succèdent pour tenter de montrer qu’il suffit d’activer un gène pour que le bec des oiseaux disparaisse et laisse place à leur ancienne bouche. À vous de deviner sur quels volatiles ils mènent leurs expériences…